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Errances ou Le voyage intérieur de Patrice Lumumba

Dramaturgie par Anita VAN BELLE

 

Au départ, il y eut un fantôme. J'étais assise, entourée de réalisateurs africains. Nous regardions un documentaire sur Souleymane Cissé, cinéaste originaire du Mali. Une image fugitive passa. Un visage apeuré, un corps ligoté. L'image de Patrice Lumumba au moment de son arrestation. L'image, dit Souleymane Ci ssé, qui me donna envie de faire du cinéma. Une image qui s'imposa à ma conscience suffisamment pour qu'un ou deux ans plus tard, je décide d'écrire un texte de théâtre à ce sujet. Cette décision posa d'emblée un problème. La figure de Patrice Lumumba provoquait en Belgique des réactions émotives fortes. Une comédienne, à qui j'en parlais, me raconta que lorsqu'elle était enfant, ses parents l'avaient emmenés au cinéma. Le film d'actualité traitait de l'indépendance du Congo. Quand le visage de Patrice Lumumba apparut, certains spectateurs crachèrent sur l'écran. D'emblée, je cherchais une forme théâtrale agissante, qui pointerait la subjectivité de mon propos et écarterait la tentation du documentaire. Longtemps suspendue à la forme tragique, je l'écartais après réflexion car je ressentais la nécessité de lier le passé au présent. Une phrase tirée de l'essai de Monique Borie (Le fantôme ou le théâtre qui doute) m'accrocha : "l'action du nô, pour reprendre la formule de Claudel, n'est pas quelque chose mais quelqu'un qui arrive." Je découvrais le nô de revenant, forme qui dessine un espace où l'invisible croise le visible, où deux mémoires, celles des morts et celles des vivants, s'entrelacent. Le nô de revenant comporte deux personnages au moins : le Shite, fantôme encore attaché à la vie par ses passions, mais qui aspire à la délivrance ; et le Waki, l'errant, seul capable de voir le fantôme et de dialoguer avec lui. La rencontre entre ces deux personnages se fait souvent dans un lieu emblématique, une lande, un rivage... Au départ, le Waki entre en scène, à la recherche d'une vérité sur le lieu qu'il traverse. Cette vérité lui est révélée en partie par le shite qui surgit, attaché à ce lieu par une passion ou une mort brutale. Plus tard, le shite avoue son identité de fantôme et disparaît sans retour possible. "Le revenant lui-même, dans le nô, est hanté par les fantômes du passé". Tous ces éléments emportaient ma narration. Patrice Lumumba, le fantôme, était encore attaché à l'Afrique et aux efforts surhumains qu'il avait faits pour tenter de gouverner son pays dans la débâcle de la décolonisation, sans jamais y parvenir. Nostalgique, comme le shite, des gestes irrémédiables commis et de ceux qu'il avait tant aimés. Le waki, passeur entre le visible et l'invisible, portait en lui la mémoire récente des massacres. Errant, il l'était par nécessité, exilé en Europe pour fuir l'horreur, mais aussi dans son âme, par la perte d'identité due à l'arrachement à sa terre natale. Tous deux hantés cherchaient le repos et le voyage de Patrice Lumumba vers la délivrance passait par ses hantises d'homme incarné. D'autres éléments complétaient ce métissage curieux : dans le nô, l'évocation des disparus passa par la danse ou le son des tambours, ce qui, curieusement, me rapprochait de l'afrique et de la figure du griot, porteur de la mémoire des disparus. Après, je laissai la fiction agir. Alougbine Dine, après avoir lu le texte, dit: "A la fin, je vois Lumumba disparaître, doucement, dans l'obscurité. Il ne réapparaît plus et son rôle est pris en charge par quelqu'un d'autre." Et c'est bien ainsi que le nô prévoyait l'éclipse définitive du shite dont l'apparition ambiguë était: "Image reflétée, insaisissable, vision du songe ou bien réalité effective qui se donne à voir."

 

 

 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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